Médiation : Jean-François Six : « Il faut des tiers, mais indépendants »

Jean-François Six : «Il faut des tiers, mais indépendants»

Par Nathalie GATHIE

«Il faut des tiers, mais indépendants»

Ils ne doivent pas travailler sur ordre, selon Jean-François Six, médiateur.

Prêtre, figure de la Commission nationale des droits de l’homme, Jean-François Six est aussi président du Centre national de la médiation. Chantre d’une médiation créatrice, «qui tend des passerelles entre les parties opposées et les conduit sur les voies qui les responsabilisent», il pourfend ses homologues américains. «Eux jouent les Zorro en prétendant résoudre des conflits. Ils établissent une justice de quartier qui ressemble étrangement à celle des camarades.» Jean-François Six analyse le boom de la médiation. Et détaille par le menu bienfaits ou dérapages d’une profession qu’il défend depuis longtemps.

Collectivités locales, familles, quartiers, entreprises, relations internationales…Qu’est-ce qui justifie un recours si massif à la médiation?

Autrefois, dans les villages, instituteurs, curés et médecins, qui soignaient mal mais écoutaient beaucoup, étaient des médiateurs naturels. A force d’industrialisation et d’urbanisme, ces «faiseurs de liens» ont disparu. Les fameux cafés dits «du commerce» sont de plus en plus rares. Or, ces endroits étaient de formidables lieux d’échanges: ils accueillaient quelques «Dupont Lajoie» mais attiraient aussi beaucoup de «Sages». Dans les familles, il y avait aussi un conciliateur spontané mais aujourd’hui, ces cellules ont éclaté. La cuisine familiale perçue comme un espace de débat n’existe plus, c’est dans la salle de bains qu’on passe maintenant le plus de temps. Les églises ont aussi perdu pied. Quant aux institutions, elles souffrent d’une telle déconnection avec les citoyens qu’elles font l’objet de toutes les méfiances. Quand la SNCF initie un système aussi inadapté que Socrate, on nage en plein décalage. Tout ça prouve que les administrations, au même titre que les particuliers, ont de plus en plus recours à des médiateurs censés combler le décalage. Il faut des tiers, mais des tiers indépendants.

Cette idée selon laquelle un tiers peut aider à y voir clair par un simple travail d’écoute n’est-elle pas un peu artificielle?

Non, ce qui est factice, c’est vouloir résoudre les conflits. En matière de divorce, si le médiateur fonctionne sur le mode du «ni gagnant, ni perdant», s’il développe toute une stratégie pour que le couple reste ami, il impose son point de vue: les gens ne resteront pas acteurs de leur propre vie et, à terme, les conflits réapparaîtront. De la même manière, on voit aujourd’hui se développer des médiateurs en culottes courtes dans les établissements scolaires des quartiers difficiles. Cette pratique arrive des Etats-Unis: affublés d’un tee-shirt estampillé «médiateur» et d’une casquette, de nombreux adolescents doivent résorber bagarres et débordements en tout genre. Le hic, c’est qu’ils sont choisis pour leur passé de petits délinquants respectés, et que leurs interventions n’ont aucun effet sinon de renforcer les caïdats. Certains lycées et collèges, comme à Rouen, Lyon ou Villeurbanne, font appel à ce type de surveillants bis. Dans un autre registre, on recense des médiateurs qui fonctionnent sur ordre: engagés par les municipalités, ils deviennent des services sociaux bis. Se substituer aux institutions ou travailler pour elles est une réelle dérive. Je suis favorable aux médiateurs dans la ville et non aux médiateurs de la ville, comme il en existe un à Paris.

Et les médiateurs de justice abondamment critiqués?

Beaucoup le sont à juste titre. Travailler à la demande de magistrats soucieux de désengorger les tribunaux n’est pas notre fonction. On retombe dans l’écueil de la justice bis. De plus, il arrive que les médiateurs dits de justice recueillent des confidences et les transmettent illico au juge chargé du dossier. Autre terrain sujet à caution: les entreprises. Le médiateur est appelé par le patron et fait office d’outil de management. Ça ne va pas parce qu’il fait le boulot de la direction des ressources humaines. Après le côté pile, quid du côté face?

Dans le domaine judiciaire, on peut intervenir intelligemment. Il m’arrive de le faire si les gens viennent sur la base du volontariat. Je ne reçois jamais ceux qui me sont expédiés par un juge. Ensuite, si les deux personnes parviennent à un accord, je les renvoie au juge, lequel n’a aucun intérêt à me téléphoner car il n’obtiendra rien. Idem pour l’entreprise: quand j’interviens, je ne travaille qu’à l’extérieur de la société. Il y a d’autres méthodes astucieuses comme celle appliquée par le quotidien espagnol El Pais: un journaliste en fin de contrat a été élu médiateur par le comité d’entreprise et une assemblée de lecteurs. Il traque le moindre manquement à l’éthique et dispose chaque semaine d’une tribune libre. Il défend les lecteurs et crée du lien avec eux.

La médiation familiale est de plus en plus fréquente?

Outre les divorces, je suis souvent sollicité sur des problèmes de succession. Les notaires, trop proches des familles, nous envoient leurs clients. Selon la profondeur des problèmes, la médiation prend une heure ou trois mois. La médiation a de beaux jours devant elle, faut-il s’en réjouir?

Non, parce qu’elle atteste de la déliquescence du lien social. Oui, parce que, bien menée, elle amène les gens à gérer leur malaise.

Recueilli par Nathalie Gathié

Nathalie GATHIE

Source : http://next.liberation.fr/vous/1995/05/08/jean-francois-six-il-faut-des-tiers-mais-independants_133989

Cette interview nous a été distribuée lors de notre formation à la médiation le 20 juin 2017.

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