LE PROCESSUS THÉRAPEUTIQUE, LE THÉRAPEUTE, L’APPRENTISSAGE (5)

hands-699486_19201) L’Empathie

Nous vivons dans une société où nous sommes constamment l’objet de sollicitations externes et internes. Sur-compétition, valeurs tournées vers le rendement, accent mis sur le « il faut que », tout cela engendre tellement de nuisances dans nos esprits qu’il nous est très difficile de trouver suffisamment de sérénité pour nous écouter d’une oreille « empathique ». Quand nous écoutons, nous sommes tellement conditionnés par le « il faudrait que… » et le « il aurait fallu que… », que nous sommes incapables de reconnaître ce qui est l’investissement dans l’imaginaire, les projets fantasmés, la culpabilité, le remords et l’autoaccusation deviennent les états prédominants qui nous empêchent d’être en contact avec une variété d’autres sentiments cachés dans notre profondeur. Être capables d’identifier nos propres sentiments et désirs, reconnaître nos déséquilibres ou l’importance d’un manque, est indispensable à l’apprentissage du thérapeute. Cela nous permet, en tant que thérapeutes, de faire la distinction entre nos besoins et ceux du client et de savoir reconnaître l’interférence de nos propres sentiments et angoisses dans le processus thérapeutique.competition-of-hairdressers-204460_1280

Un autre aspect important du développement de l’empathie envers nous-même est d’être capable d’arrêter le parasitage constant de nos pensées conscientes, de manière à libérer la partie de nous qui transcende le rationnel notre noyau essentiel (« Inner Self » – Sowen 1982). L’énergie de cette source intérieure s’exprime à travers des métaphores, des rêves, des visions, des intuitions, des impulsions, des « éclairs », des inspirations, des images etc… De cette source profonde émerge ce que j’ai pu appeler « Impressions d’intégration » (Bowen 1982) qui nous permet, thérapeute et client, d’avoir un nouvel éclairage, des choses et d’ordonnancer des éléments partiels de vécu, en un tout cohérent. Je considère ces « impressions d’intégration » comme type de réponse empathique, à la différence d’un autre type de réponse empathique : la « réponse de soutien ». Alors que la première conduit à la réintégration immédiate du vécu et de l' »insight », la réponse de soutien apporte au client chaleur, force et sentiment d’être relié, sans nécessairement provoquer un changement en profondeur.
J’estime que ce qui distingue une psychothérapie d’un entretien de soutien est qu’en psychothérapie les deux types de réponse empathique sont présents, tandis que dans l’entretien de soutien, le client reçoit la chaleur et la compréhension du thérapeute, sans assimiler activement une nouvelle intégration.
Dans un texte récent, Rogers (1984) décrit ce qu’il ressent quand il opère de son moi intérieur (« Inner Self »), la source qui génère les impressions d’intégration. Voici ce qu’il écrit :

be-511557_1920« …alors ma présence soulage et aide. Je ne fais rien de volontaire pour provoquer cet état, mais quand je suis relaxé et proche de mon noyau essentiel, alors je me conduis de manière inhabituelle et spontanée dans la relation, attitude que je ne saurais expliquer rationnellement et qui n’a rien à voir avec mon processus ordinaire de pensée. Cependant, cela s’avère assez curieusement être à sa juste place. En ces moments, il semble que ma dimension spirituelle s’est exprimée et a rencontré la dimension spirituelle de l’autre. Notre relation est transcendée et devient partie de quelque chose de plus grand. »

Apprendre à puiser au plus profond de nous-même, à cultiver notre relation avec l’esprit qui nous habite devient important pour la formation du thérapeute. Voici quelques moyens de cultiver ce lien, à condition de s’y appliquer avec détermination et régularité : travail sur les rêves, méditation, lectures suggestives, tenue d’un journal, expression artistique, contact avec la nature, exercices physiques non compétitifs, Tai Chi, Yoga, arts martiaux, et enfin psychothérapie personnelle. Créer des rituels quand nous transmettons ce que nous sommes, dans le but de puiser dans notre énergie spirituelle, devient très important dans la formation du thérapeute. Si nous sommes capables de cela, nous enrichissons le plus profond de nous-même. Ainsi, nous réalisons en nous-même la seconde caractéristique du climat qui favorise la croissance.

2) Considération positive de nous-même

En nous écoutant nous-même et en nous confrontant à notre vérité, nous faisons meilleure connaissance, non seulement avec la partie éclairée de nous-même, mais aussi avec nos zones d’ombre. Nous apprenons à valoriser et à apprécier les qualités qui nous aident à nous accomplir et, en même temps, nous apprenons à accepter la présence de nos aspects dévalorisants. Je n’ai pas encore rencontré jusqu’ici un être humain qui n’ait pas sa zone d’ombre (même les gourous n’y échappent pas). L’enjeu consiste à prendre conscience des énergies négatives qui opèrent en nous et de rester en contact avec les manifestations de nos forces vitales. En apprenant comment elles affectent nos humeurs et les interactions entre nous et les autres, nous pouvons reconnaître leur présence sans nous identifier à elles. Ce n’est qu’en reconnaissant l’action de ces forces obscures que nous trouverons le moyen de traiter avec elles. Par exemple, comment est-il possible de maîtriser notre colère si nous ne l’affrontons pas réellement et si nous n’éprouvons pas son existence ?

Ce n’est pas en inventant des recettes pour neutraliser nos émotions négatives que nous allons apprendre à les gérer. Des prescriptions stéréotypées comme, par exemple, « dans ta colère, ne juge pas l’autre » sont des techniques vides de sens si nous n’éprouvons pas pleinement la profondeur de notre colère. Lorsque nous nous confrontons jusqu’au bout à nos propres ténèbres, alors, plus souvent qu’on ne le croit, le comportement qu’elles provoquent tombe comme feuilles en automne, sans effort conscient de notre part. Quand cela se passe, ce n’est que par un examen rétrospectif que nous constatons le changement de notre comportement.
Si nous sommes capables de nous valoriser, tout en reconnaissant notre part d’ombre, nous aurons le courage d’explorer la profondeur et la variété de nos sentiments. Par voie de conséquence, cela nous permettra d’accompagner le client à travers l’intensité et la diversité des sentiments qui émergent au cours du voyage thérapeutique. Si nous sommes intimidés par nos propres émotions, nous risquons, de façon subtile, d’empêcher le client d’exprimer ces mêmes sentiments à notre égard dans la situation thérapeutique, que cela soit justifié où que cela fasse partie du processus transférentiel. De même, si le client exprimait un sentiment qui nous est étranger, nous pourrions ne pas reconnaître sa présence. Par exemple, si la joie nous est étrangère, il est facile de prendre l’exaltation du client comme 1’évitement du « vrai problème », au lieu de favoriser son expansion dans le cadre de son vécu. (J’ai eu des clients qui, ayant éprouvé pour la première fois calme et paix, pensaient qu’ils subissaient une « baisse de tonus » et qu’ils étaient en train de devenir malades…).
Un regard positif sur nous-même nous permet également de comprendre et d’accepter notre complexité, nos paradoxes, contradictions et ambivalences. Si nous reconnaissons ces éléments en nous comme faisant partie de la condition humaine, alors nous pourrons être plus tolérant et accueillant à l’égard des ambiguïtés de notre client. Acceptation et tolérance à l’égard de nous-même nous conduit à la troisième caractéristique du climat favorisant la croissance et le développement du thérapeute.

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